La distanciation est une des caractéristiques les plus fondamentales de l'espèce humaine, une de celles qui nous détache le plus de l'animalité. L'homme naît avec cette possibilité unique de savoir ce qu'il fait au moment même où il le fait. Dans les pires formes du travail aliéné, dans l'esclavage pur et simple, il lui reste la possibilité (au moins théorique ) de rester conscient jusqu'à l'ultime moment, celui de sa propre mort. Les prisonniers des camps de concentration l'ont souvent raconté, c'est en eux-mêmes qu'ils ont trouvé la possibilité de " résister ", selon la devise gravée dans la pierre par Marie Durand, la protestante internée trente-huit ans dans la prison de la tour Constance à Aigues-Mortes. Sortir de soi-même quand il n'y a plus rien d'autre à faire pour ne pas disparaître, montre l'aspect vital de la prise de distance, quels qu'en soient les moyens, des souvenirs à l'alcool, de la drogue à l'auto-suggestion, du rire à la dérision qui conserve le " quantum de distance " vital. Dans tous les cas, cette prise de recul est une des dernières armes des opprimés.
Les origines de la distanciation
L'étymologie n'est pas d'un grand secours pour rechercher une hypothétique origine du concept, elle permet de dégager ses significations classiques et habituelles (la " distancia " latine). Le verbe " distancer " semble provenir de l'anglais " to distance " et présente un ensemble de significations parasites, même si la distance réelle ou physique peut engendrer ou accroître la distanciation du sujet, ainsi que la proxémique le montre souvent. D'où l'alternative suivante : conserver distancer ou utiliser " distancier " pour figurer la différence.
Distancer ne peut en principe être pronominal et ne donne pas clairement l'idée que nous voulons exprimer : " il se distance du film en cours " est incorrect en termes grammaticaux et sémantiques. De plus, son emploi risque d'évoquer trop fortement les " tenir à distance ", " garder ses distances ", etc. qui possèdent un tout autre sens.
Les avantages de distancier apparaissent comme la réponse aux inconvénients de distancer. On ne peut guère lui trouver d'inconvénients, si ce n'est le fait de proposer un mot relativement nouveau, mais déjà présent dans beaucoup de dictionnaires .
Du côté de l'anglais contemporain, on ne trouve rien de plus qu'en français, le terme " distanciation " est encore assez peu répandu. En allemand, on trouve plus facilement " Entfremdung " qui est le plus souvent traduit par distanciation. Cette indication corrobore le fait que le terme semble remonter à Schiller, au moins dans son acception d'acte volontaire visant à établir une distance entre un phénomène et sa perception. Nous y reviendrons.
Naturellement, il existe des termes synonymes comme " recul ", " hauteur (ou largeur) de vue ", ainsi que quelques faux-amis comme " planer " Le terme sera pris dans son sens le plus immédiat de " distance avec la perception que l'on a d'un phénomène communicatoire ", quelle que soit la nature de la perception et les canaux de communication employés. Par souci de clarification, nous utiliserons désormais le verbe distancier, marquant bien l'action de distanciation, de préférence à distancer qui peut prêter à confusion avec la distance physique, ce qui n'empêchera pas de retrouver de temps à autre les deux termes ensemble comme dans le cas du coureur qui peut distancer son concurrent et se distancier des spectateurs afin de mieux conserver sa concentration
L'emploi de ce terme et de la " théorie " qu'il va symboliser ne signifie aucun jugement de valeur ni sur le contenu, ni sur la forme de la communication. La distanciation sera aussi une variable scientifique des échanges communicatoires, au même titre - ou presque - que le niveau sonore, la gestuelle, le niveau de langue, les déterminants proxémiques, etc.
La distanciation critique constituera un premier palier, le plus simple et le plus immédiat. C'est le plus souvent à elle que l'on fait implicitement référence en parlant de distanciation. Dans la plupart de ses acceptions, elle aquiert un sens plutôt négatif, en ce sens que l'épithète " critique " est souvent perçue elle-même - à tort - au sens négatif. La distanciation dialectique représentera un stade plus achevé impliquant une démarche active, une médiation auto-personnelle du récepteur/consommateur comme co-auteur du message reçu et surtout comme co-réalisateur réel ou imaginaire de sa mise en forme médiatique. On la rencontrera plus souvent du côté des canaux interactifs.
Les distanciations critique et dialectique seront regroupées sous le terme commun et générique de distanciation médiatique pour insister sur la spécificité de la communication médiatisée ou hyper-médiatisée.
Si la typologie récurrente mise au point à propos de la médiation et de l'IPT et réemployée avec l'aliénation, l'appropriation et la socialisation est effectivement fonctionnelle et opératoire, elle devrait s'appliquer sans difficultés à la distanciation, comme à toutes les variables médiatiques. Une première analyse aboutirait assez vite aux valeurs explicitées dans le tableau ci-dessous.
Figure 4.1. Catégories de distanciation :

Comme le modèle dipolaire pouvait le laisser prévoir, la distanciation se montrera la plus forte là où l'aliénation sera la plus faible. On ne sera pas surpris du très fort taux de la supra-distanciation abstraite : il est bien rare que l'on ne puisse se distancier d'un concept sauf dans certaines situations bien particulières comme la fixation maniaque ou la recherche scientifique ! La distanciation médiatisée se montre la plus faible, ce qui correspond assez étroitement aux phénomènes souvent observés de personnes subjuguées par l'audiovisuel ou dans une moindre mesure par l'informatique, notamment avec le phénomène des hackers. La distanciation de contact s'exercera de préférence dans ses composantes micro, primo ou macro, alors qu'elle s'établira plus difficilement en supra. Ce qui signifie, entre autres, qu'il est difficile de se défaire des personnalités ou des groupements possédant un fort degré de charisme comme c'est par exemple le cas dans les sectes.
1. Références historiques
Il semble bien qu'un des premiers auteurs à avoir explicitement parlé de distanciation soit Frédéric Schiller, tout particulièrement dans ses Lettres sur l'Education Esthétique de l'Homme (1795). Schiller commence par définir deux instincts fondamentaux : l'instinct sensible et l'instinct formel, le premier concerne la réceptivité, la passivité du spectateur, le second procède de son côté actif et créatif ou dominateur . Leur combinaison et leur interaction construisent la société, mais comme ils sont totalement antagonistes, il faut qu'intervienne un troisième instinct, exerçant un rôle médiateur. Ce sera l'instinct de jeu qui se donne la beauté et la liberté comme objectifs ultimes.
" Dans une civilisation vraiment humaine, l'existence humaine sera jeu plutôt que labeur, et l'homme vivra dans l'apparence plutôt que dans le besoin. "
Cette conception renverse radicalement l'édifice classique du primat de la Raison (Aufklärung) et établit celui de la sensibilité :
" ( ) La sensibilité elle-même doit par sa force victorieuse rester maîtresse de son domaine et résister à la violence que l'esprit (Geist) par son activité envahissante aimerait à lui faire. "
Cette libération par l'esthétique ou la sensibilité devrait prendre comme moyen, comme levier, une manifestation de distanciation des individus vis-à-vis de la perception esthétique. Dans sa Correspondance avec Gthe, Schiller frôle de près le concept de distanciation :
" L'action dramatique se déroule devant moi, mais c'est moi qui fait le tour de l'action épique qui semble en quelque sorte rester immobile. A mon avis cette différence est d'une grande importance. Si l'événement se déroule devant moi, je suis prisonnier de la présence sensible, mon imagination perd toute liberté, un trouble persistant apparaît en moi et s'y maintient, il me fait toujours rester collé à l'objet "
On pourrait dire, en opposant Schiller à Brecht, que le premier approche de la distanciation sous l'angle de la recherche individuelle d'une distance libératrice de l'imagination des citoyens (souci très sensible pour des penseurs de la fin du XVIIIème siècle), alors que le second définira une distance critique devant permettre aux spectateurs de parvenir à leur libération sociale et politique collective. Analysant cette différence, J.-F. Chiantaretto va jusqu'à avancer que le spectateur brechtien doit éprouver du plaisir
" à prendre connaissance (critiquer) des processus sociaux réels auxquels il participe, afin qu'il puisse y intervenir. "
Dans La Dialectique de la Raison, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno définissent quelques années après Brecht (en 1944, à New-York où " l'Ecole de Francfort " a dû se réfugier pendant la guerre) une conception de la distanciation artistique à la source de toute jouissance esthétique :
" La nature ne connaît pas véritablement le plaisir : elle ne dépasse pas la satisfaction des besoins. Toute jouissance est médiatisée et sociale - aussi bien (en ce qui concerne) les affections non-sublimées que les sublimées. Toute jouissance trouve sa source dans la distanciation (Entfremdung). "
Marcuse a lui aussi cité cet extrait (dans Eros et civilisation) en remarquant, à la suite de Freud que si
" l'instinct refuse de s'épuiser dans la satisfaction immédiate, c'est qu'il est capable de construire et d'utiliser des barrières pour rendre plus intense l'aboutissement "
Réflexion que l'on peut prolonger ironiquement par la célèbre réplique allitérative " Et le désir s'accroît quand l'effet se recule ". Plus sérieusement, cette phrase d'Horkheimer et Adorno fixe assez bien la problématique distanciatrice et annonce peut-être - ou confirme de manière spéculative - l'hypothèse selon laquelle la rotation du dipôle ADI/IPT exige nécessairement une certaine fourniture d'énergie. En annonçant que " Toute jouissance trouve sa source dans la distanciation " Horkheimer et Adorno montrent que la jouissance serait naturellement ce moteur, retrouvant là l'idée grecque du " sage jouissant ", ce qui renvoie évidemment au modèle distanciateur archétypal de Socrate " usant (et jouissant) de tout, mais n'abusant de rien ", restant " maître de lui-même " en toutes circonstances.
Dans une série d'articles publiés en 1977 et 1978 nous avions proposé d'employer le terme de jubilation, au sens que lui attribuent les mathématiciens. Jubiler semble plus approprié parce que moins connoté que jouir. La jubilation constituerait le moteur de la distanciation et réciproquement, la distanciation un des outils de la jubilation. Cette analyse sera reprise au chapitre 6 en examinant les modes de fonctionnement de la distanciation dialectique dans ses manifestations médiatiques.
Cette citation capitale d'Horkheimer et Adorno montre aussi, dans sa première partie, l'importance du phénomène de socialisation/médiatisation ou de médiation comme séparateur de l'animalité et de l'humanité. Cette question sera réexaminée au chapitre suivant en recherchant une explication aux processus de médiation et de médiatisation spécifiquement humains.
Pratiquement à la même époque que Schiller, un autre auteur, Gustav Bally, s'est intéressé lui aussi au concept de l'Entfremdung. Herbert Marcuse y fait référence dans Eros et civilisation, malheureusement, il n'existe pas de traduction française de son ouvrage Vom Ursprung und den Grenzen des Freiheit, ce qui nous oblige à citer le passage que souligne Marcuse :
" [l'homme] conserve une distance vis-à-vis de ses objectifs instinctuels. "
Pour Bally, c'est cette distance qui différencie précisément l'homme de l'animal, comme l'affirmera aussi Ludwig Von Bertalanffy presque à la même époque. Voici le commentaire qu'en fait Marcuse et qui se trouve en phase avec la problématique distanciatrice :
" ( ) L'homme joue avec ses instincts et ainsi joue avec le monde. Cette attitude de distanciation constante vis-à-vis de l'objectif instinctuel rend possible la civilisation humaine. La conception de Bally est proche de celle de Schiller, mais elle est réactionnaire alors que celle de Schiller est progressiste. La liberté ludique de Schiller est le résultat de la libération instinctuelle, celle de Bally est une "liberté relative, contre les instincts". "
Pour Marcuse, cette " liberté relative contre les instincts " présente beaucoup de traces d'auto-répression, ce qui évidemment ne saurait lui convenir dans Eros et civilisation, ouvrage dans lequel il se propose justement de montrer que l'aliénation n'est pas aussi inéluctable que pourraient le laisser croire certaines lectures de Marx et de Freud.
Les objectifs sociaux et éducatifs liés à l'" éducation médiatique " et aux actions de terrain que celle-ci sous-tend ne sauraient évidemment être obérés par un risque épistémologique majeur : celui que la distanciation médiatique ne crée un effet pervers (en quelque sorte huxleyen) la conduisant à devenir un instrument d'assujettissement caché, plus fiable, plus performant, destiné à mieux aliéner les citoyens des " sociétés complexes ". C'est en partie à ce risque que peut répondre la distanciation dialectique en requérant du récepteur d'entrer dans un jeu et en le faisant activer lui-même et de manière autonome et conscientisée ses dipôles ADI/IPT et création/communication. Le risque d'en rester à un simple niveau de distanciation critique, en particulier dans le cas de la distanciation brechtienne (ou plus exactement de l'" effet d'étrangeté ") a été parfaitement décrit par André Gisselbrecht :
" Gardons-nous, en conséquence, de nous gargariser de l'"effet d'étrangeté", contre la volonté de Brecht lui-même ; pour le considérer comme une panacée de l'art théâtral, il faut l'avoir vidé de son origine sociale et de son but social. "
Brecht lui-même était également conscient de ce risque d'un effet pervers :
" Les hommes qui sont capables de considérer comme normale la guerre atomique, pourquoi ne s'habitueraient-ils pas paresseusement à d'aussi petites choses que l'effet d'étrangeté, rien que pour n'avoir pas la peine d'ouvrir les yeux ? Je peux m'imaginer qu'un jour ils ne pourront plus trouver leur ancienne forme de plaisir que dans les effets d'étrangeté. "
L'effet d'étrangeté (Verfremdungseffekt ou " effet-V ") de Bertolt Brecht
Le concept de Verfremdungseffekt a été employé par Bertolt Brecht dès 1923 et surtout en 1924/1925 dans Homme pour homme, pièce dans laquelle on assiste aux métamorphoses successives du personnage principal, Galy Gay . Mais il ne le théorisa qu'à partir de 1948 dans son Petit Organon pour le théâtre ainsi que dans les additifs de 1954 (Versuche). On le traduit souvent par le terme de distanciation en oubliant le sens exact que Brecht lui attribuait. Bien des auteurs d'essais théâtraux de distanciation brechtienne complètement abusifs auraient gagné à mieux connaître la traduction la plus proche de l'allemand, " effet d'étrangeté ", ou encore l'" effet-V " comme le nommera Brecht lui-même. Ainsi, dès 1930, dans la préface de Sainte-Jeanne des abattoirs, il présente ses idées de manière déjà très précise :
" Sainte-Jeanne des abattoirs est une pièce de l'art dramatique non-aristotélicien. Cet art dramatique requiert une prise de position très précise de son spectateur. Il lui faut être en mesure de s'attacher aux processus de la scène ( ) et cela en vue d'une révision fondamentale de son propre comportement. Il ne doit pas s'identifier spontanément à des personnages bien précis pour prendre part alors purement et simplement à leur vécu. "
Outre la présentation non-aristotélicienne de son théâtre, Brecht insiste déjà sur son désir d'empêcher toute identification trop précise et trop longue des spectateurs aux personnages. Il ne dit évidemment pas dans cette préface que son outil sera naturellement le Verfremdungseffekt. Avant d'aller plus loin, il est indispensable de voir comment Brecht présenta lui-même cet effet-V. Exceptionnellement, le texte sera cité in extenso, vu son intérêt et les erreurs fréquentes de compréhension de l'effet d'étrangeté :
" L'effet-V consiste en ce que la chose qu'il s'agit de faire comprendre, sur laquelle on veut attirer l'attention, est transformée, de chose habituelle, familière et immédiate qu'elle était, en une chose singulière, frappante (voire choquante), inattendue. Ce qui se comprenait de soi-même est rendu en un sens incompréhensible, mais seulement afin de le rendre mieux compréhensible. Pour qu'une chose connue devienne une chose reconnue (remarquée), il faut qu'elle cesse de passer inaperçue ; il faut briser avec l'habitude qui fait que cette chose n'a pas besoin d'explication. Il faut mettre sur l'événement le plus commun, insignifiant, mille fois répété, le sceau de l'inhabituel. C'est un effet-V des plus simples qu'on emploie quand on dit à quelqu'un : as-tu quelquefois regardé ta montre ? Celui qui me pose cette question sait que je l'ai regardée bien des fois, mais par sa question, il me rappelle tout d'un coup ce regard jeté sur une montre qui ne me disait plus rien depuis longtemps. Je regardais une montre pour savoir l'heure, maintenant je constate de façon frappante que je ne l'ai jamais gratifiée d'un regard d'étonnement, elle qui est pourtant à bien des égards un mécanisme étonnant. C'est encore un effet-V de l'espèce la plus simple qu'il s'agit lorsqu'une conversation d'affaires est introduite par ces mots : avez-vous déjà réfléchi à ce que deviennent les détritus qui bon an, mal an sortent de votre usine et descendent le cours de la rivière ? Ce n'est pas qu'on n'ait jamais remarqué ces détritus voguant au fil de l'eau, on les a acheminés très soigneusement vers la rivière, on a employé pour cela des hommes et des machines, le flot en est déjà tout troublé, on a bien aperçu les détritus partir, mais on les a aperçus en tant que détritus. Pour la fabrication, comme objets inintéressants, et nous nous y intéressons. La question en les éloignant (distançant) de notre travail quotidien nous les a rendus étranges, et c'était son but. Les questions les plus banales telles que les phrases avec un "non pas, mais au contraire " (il ne disait pas "entrez", mais "allez votre chemin" ; il n'était pas vexé, il était content) renferment un effet-V ; on s'attendait à une chose, posée comme normale, au nom de l'expérience commune, et cette attente a été déçue ; on aurait pu croire que , eh bien non, on n'aurait pas dû ; il n'y avait pas qu'une possibilité, il y en avait deux, et voilà que les deux sont mentionnées, la seconde est soumise à l'effet d'étrangeté, mais par là-même, la première aussi. Pour qu'un homme voie sa mère comme la femme d'un homme, il faut un effet-V qui surgit par exemple lorsque sa mère se remarie ; quand un élève voit son maître saisi par l'huissier, il se produit un effet-V : le maître est arraché à un contexte où il paraissait grand et respectable, il est entraîné dans un autre où il apparaît petit. Une auto est soumise à l'effet d'étrangeté, lorsque, après avoir longtemps conduit une voiture moderne, nous conduisons une vieille Ford ; tout à coup nous entendons des explosions : en effet, le moteur d'auto est un moteur à explosion "
Dans cette longue citation, Brecht offre plusieurs exemples de mise en uvre de l'effet-V. On constatera qu'il s'agit à chaque fois de médiations assez simples de caractère interpersonnel. Dans la suite, l'effet distanciateur dont il présuppose l'existence sera étudié de plus près en fonction des premiers résultats de la théorie distanciatrice avant d'être généralisé au champ des communications modernes hyper-médiatisées.
L'influence de Frédéric Schiller
Brecht n'est évidemment pas l'inventeur de la distanciation, ce qu'il a souvent lui-même rappelé. Il lut avec beaucoup d'attention l'uvre de Frédéric Schiller en s'en inspirant en partie, notamment dans le rapport dialectique que ce dernier tenta d'établir entre le théâtre dramatique et le théâtre épique. Le style épique prôné par Brecht est redevable à Frédéric Schiller de quelques idées importantes sur la problématique de la distance.
" La poésie, par essence, met au passé tout ce qui est présent et éloigne (par une projection idéale) tout ce qui est proche. Ainsi elle contraint le dramaturge à tenir éloignée de nous la réalité qui s'impose individuellement à nous et à assurer au cur une certaine liberté poétique par rapport au sujet. Dans sa conception la plus élevée la tragédie tendra donc toujours vers le caractère épique et c'est seulement par là qu'elle devient poésie. "
La genèse de la distanciation se trouvant à peu près tracée dans ces textes, on peut provisoirement remarquer qu'à la distance esthétique ou " jouissive " préconisée par Schiller, Brecht dans son opération d'intégration/construction substitue une distance critique de nature désaliénante, non seulement vis-à-vis de l'immédiat théâtral, mais surtout dans ses effets sociaux et politiques ultérieurs. Toutes proportions gardées, on pourrait être tenté de voir dans cette dualité un écho de la phrase célèbre de Marx dans sa XIème thèse sur Feuerbach : " Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer. "
Schiller serait assimilé à Feuerbach avec une distanciation esthétiquement interprétatrice, tandis que la distanciation critique de Brecht se situerait du côté de ceux qui veulent changer le monde .
Brecht et la Poétique d'Aristote
L'autre pilier sur lequel Brecht s'appuya fut la Poétique d'Aristote vis-à-vis de laquelle il se situa de bonne heure :
" Ce qui nous paraît du plus grand intérêt social, c'est la fin qu'Aristote assigne à la tragédie : la catharsis, purgation du spectateur de la crainte et de la pitié par l'imitation d'actions inspirant la crainte et la pitié. Cette purgation repose sur un acte psychologique très particulier : l'identification du spectateur aux personnages agissants que les comédiens imitent. Nous appelons aristotélicienne toute dramaturgie qui provoque cette identification, sans qu'il importe de savoir si elle l'obtient en faisant appel aux règles énoncées par Aristote. Au fil des siècles, cet acte psychologique très particulier, l'identification, s'est réalisé selon des manières très différentes. "
L'identification (ou la mimesis) en chaîne que signale Brecht, au cours de laquelle les comédiens doivent imiter un modèle réel ou mythisé et être eux-mêmes imités par les spectateurs dans des actions inspirant " la crainte et la pitié " se retrouve très explicitement dans un autre passage :
" On voit donc que les comédiens doivent imiter les hommes agissants pour amener les spectateurs à les imiter eux-mêmes ; le mode de réception de l'uvre d'art est l'identification au comédien, et à travers lui au personnage de la pièce. "
La thèse de l'imitation des personnages doit être ramenée à ses fondements, au moins pour la tragédie du Vème siècle avant J.-C., laquelle s'était vu imposer par les autorités attiques une distance (temporelle) obligatoire vis-à-vis d'événements récents , esquissant en cela ce que Mircea Eliade a nommé les " processus de mythisation ". Brecht transpose évidemment ce mimétisme à des contemporains bourgeois, sans que la question de savoir si ceux-ci sont archétypaux ou réels ne change grand-chose à l'aliénation qui en résulte pour les spectateurs.
Brecht et Diderot
Le paradoxe du comédien de Denis Diderot fut assez souvent signalé par Brecht mais sans qu'il ne semble y voir d'intéressantes traces de sa " future " distanciation . Pourtant, Diderot passa très près du concept :
" ( ) Un marmot qui s'avance sous un masque de vieillard qui le cache de la tête aux pieds. Sous ce masque il rit de ses petits camarades que la frayeur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de l'acteur ; ses camarades sont les symboles des spectateurs ( ) "
Au cours de l'imitation que son masque symbolise, le marmot en question se distancie évidemment puisqu'il rit alors qu'il ne le devrait pas. Le schème aristotélicien ne s'applique déjà plus, et c'était là un des buts de Diderot et des Lumières qui voulaient forger une nouvelle esthétique acceptant un relatif mélange des genres et surtout la peinture véridique des conditions humaines . Outre le fait qu'au modèle social réel ou archétypal d'Aristote, Diderot substitue un modèle " imaginé par le poète " , il présente aussi la théorie des rapports, développée dans son article de l'Encyclopédie consacré à l'Art :
" La perception des rapports est l'unique fondement de notre admiration et de nos plaisirs ; et c'est de là qu'il nous faut partir pour expliquer les phénomènes les plus délicats qui nous sont offerts par les sciences et les arts. "
La distanciation " source de toute jouissance esthétique " d'Horkheimer et Adorno est encore loin, mais on sent que pour Diderot le plaisir artistique ou esthétique trouve sa source dans une certaine distance avec l'uvre proprement dite. Que cette distance serve à dénombrer les rapports ou à goûter de leur mode de construction paraît secondaire par rapport à la mise en évidence d'une certaine permanence distanciatrice dans la perception esthétique ou artistique, et plus généralement dans les réflexions sur les processus de communication.
Il existe des traces du thème de la distanciation chez beaucoup d'autres auteurs, souvent introduites ou accompagnées par l'idée d'altitude, de hauteur nietzschéenne, allant jusqu'au " psychisme aérien " ou " ascensionnel " de Bachelard.
2. Actualité de la distanciation
La problématique de la distance semble recueillir un succès de plus en plus important dans les travaux d'analyse des médias et dans les médias eux-mêmes. Pour notre part, nous avons eu l'occasion de présenter ce concept-phare à plusieurs reprises, principalement dans le monde éducatif :
" Un des enjeux capitaux quant au rôle à long terme de l'institution scolaire va osciller autour de la maîtrise des informations véhiculées par les réseaux, aussi bien du point de vue de leur émission (codage, mise en forme, sélection, classement ) que de celui de leur réception (décodage, compréhension, assimilation). ( ) Et ceux qui ne seront pas assez entraînés aux mécanismes d'émission/réception interactive de ces messages médiatisés (c'est-à-dire passant par des canaux, avec tout ce que cela signifie de modifications, d'adaptations, de manipulations et de réductions) risquent de se retrouver "parqués" intellectuellement et inconsciemment dans des "réserves idéologiques" qui ne leur permettront de communiquer avec l'extérieur qu'au moyen de réseaux hyper-sélectifs.
En d'autres termes, on sera libre de tout recevoir chez soi mais on s'orientera préférentiellement vers ce qui aura été préalablement mis en forme, préparé, adapté pour soi (ce sera le stade ultime de la "segmentation" des publics).
Le "grand dessein " de la culture médiatique, considérée comme une extension de la trop réduite culture informatique tiendrait alors dans l'acquisition d'un potentiel suffisant de distanciation face aux produits déversés à haute dose par les médias. Une distanciation grâce à laquelle les citoyens redeviendraient actifs dans les choix de leur mode de vie, de leurs conditions de travail et de leur appartenance à un univers culturel. "
Le thème de la distanciation, sans être tout à fait parvenu au stade de paradigme obligé de la recherche en sciences de l'information et de la communication, paraît néanmoins avoir connu une montée en charge lente et régulière jusque vers 1984/1985, années à partir desquelles son emploi a crû dans des proportions considérables. En voici un bref aperçu historique :
Dès 1961, G. Cohen-Seat et P. Fougeyrollas abordaient la distanciation :
" La fascination, c'est ici la puissance de l'information visuelle en tant que les individus sont démunis vis-à-vis d'elle de moyens de distanciation et de dédoublement du regard. L'engluement, c'est la perte de l'autonomie intellectuelle des spectateurs en tant qu'ils s'abandonnent, bon gré mal gré, au dynamisme des images filmiques et en tant que leur esprit devient indisponible. "
Pour Armand et Michèle Mattelart, c'est la distance critique " qui donne sens et relief à l'immédiat " en constituant ensuite une théorie . Un peu plus loin, les mêmes auteurs reviennent sur la problématique de la distanciation médiatique (sans la nommer) en affirmant qu'il faudrait conserver une " distance par rapport aux objets techniques chaque fois plus présents dans notre environnement quotidien " .
Le rapport commandé par François Mitterrand en 1984 à Roland Carraz sur la culture technique faisait explicitement référence à ce thème en préconisant que soit déclenchée ou entretenue une " prise de distance suffisante avec les objets " .
Plus récemment, quelques spécialistes des sciences de l'information et de la communication y ont fait écho dans leurs ouvrages ou articles .
Aux USA, Neil Postman et Sherry Turkle ont la même approche : ils privilégient la distanciation et la présentent comme un (ultime ?) recours à la surconsommation médiatique. En Belgique, en 1975, Robert Wangermée présenta un projet d'" agora électronique " qui aurait dû permettre de simuler des décisions grâce à un vaste réseau horizontal " d'auto-régulations de sous-ensembles permettant d'échapper aux aliénations ".
Beaucoup plus rare au contraire est la liaison entre la distanciation et l'identification, conformément au dipôle ADI/IPT. D'où l'importance capitale de cette déclaration d'Alain Resnais :
" Brecht était pour une "distanciation" perpétuelle. Moi, ce que je trouve amusant, c'est de jouer tantôt la distanciation et tantôt l'identification. Je me souviens d'une pièce de Sacha Guitry : lorsque le rideau se levait, il était assis, en train de lire un journal ( ) et il restait comme cela deux minutes. ( ) On était en pleine distanciation. Ensuite on identifiait "
En pressentant la liaison intime entre identification et distanciation, Resnay confirmerait-il un des éléments moteurs de la théorie distanciatrice ?
Il est d'autres approches, moins littéraires ou artistiques, mais tout aussi intéressantes quant à l'émergence du terme et du concept. En voici quelques exemples empruntés à la presse d'information. Ainsi dans un article sur la baisse de qualité des programmes, suite au remaniement du " Paysage audiovisuel français " (le PAF), on pouvait lire :
" Mais réellement, avez-vous essayé de voir vraiment, pas regarder, mais tout simplement voir la télévision ?
" Ce simple recul par rapport à un objet qui a pris ces dernières années une importance démesurée, offre une image tout à fait inquiétante. L'instrument qui devait être conçu pour devenir une "fenêtre sur le monde", qui l'est encore, heureusement à certains moments, devient ces derniers temps, une mécanique prise de folie qui déverse tous les jours ses tombereaux d'inepties, de lieux communs pris pour des axiomes philosophiques "
Dans une interview de Dan Rather, présentateur vedette américain , au quotidien Le Monde, on pouvait lire :
" Grâce à cette émission, les téléspectateurs peuvent acquérir du recul sur l'actualité quotidienne et voir d'un il plus critique les journaux télévisés hexagonaux "
Enfin, l'aliénation médiatique peut être trouvée dans La convivialité, essai dans lequel Ivan Illich insiste fortement sur la liaison entre le recul sur soi et la désaliénation qui pourrait en résulter :
" l'institution pose des valeurs abstraites, puis les matérialise en enchaînant l'homme à des mécanismes implacables. Comment en sortir ? Il faut s'interroger soi-même : qui m'enchaîne, qui m'accoutume à ces drogues ? Poser la question, c'est déjà y répondre. C'est se libérer du non-sens et du manque "
Au moment crucial de la séparation entre la distanciation critique et la distanciation médiatique, de nouveaux textes viendront à l'appui pour aider à construire le concept de distanciation médiatique.
Préparatifs théoriques
Après ce premier survol étymologique, historique et littéraire, le plus gros travail reste à faire : établir les fondements théoriques du concept de distanciation et chercher une définition suffisamment généraliste et opératoire susceptible de rendre compte de la multiplicité des cas. Pour cela, un détour par une modélisation cybernétique sera nécessaire.
1. Un modèle cybernétique ?
Les recherches sur les systèmes experts visent à trouver les meilleures méthodes pour relier des bases de faits à des bases de connaissances au moyen de procédures d'inférence sur des règles plus ou moins fortement formalisées. La formalisation est d'autant plus efficace que les champs de connaissances et de faits sont étroits et connus des experts et des opérateurs. Il s'agit toujours de simuler des démarches hypothético-déductives logiques. Le système doit aboutir à des conclusions qui auraient pu être exprimées par l'expert. Il y a donc simulation, mais pas nécessairement décalque du raisonnement comme dans le cas d'une programmation classique. L'enchevêtrement des règles est tel que le système possède une certaine autonomie (définie dans un cadre strictement limité), d'où le sentiment de béotien que ces systèmes sont " intelligents " puisqu'ils parviennent à trouver des conclusions en empruntant des cheminements (des " chaînages ") non totalement déterminés à l'avance. Une détermination macroscopique n'est pas ipso facto incompatible avec une " liberté " ou un non-déterminisme microscopique ou local. S'il est certain qu'un système expert ne va jamais rien inventer tout seul (!), il est également difficile de déterminer à l'avance quel cheminement il suivra, même si en théorie, une exploitation manuelle des règles qu'on lui a apprises devrait permettre de prévoir son " raisonnement ". De toute évidence, un système expert ne peut être intelligent, au sens humain du terme, même si certains d'entre eux fournissent des résultats étonnants et impressionnants à l'intérieur de leur champ d'application.
Pour les cogniticiens, l'intelligence artificielle doit permettre à des machines de découvrir et d'emprunter des parcours cognitifs non explicitement prévus et planifiés. Il en est ainsi des ordinateurs capables de démontrer seuls des propriétés mathématiques , d'où le débat entre les néo-cognitivistes et les informaticiens classiques. La querelle porte moins sur les techniques de représentation des connaissances que sur les méthodes pour les relier entre elles en une version revue et actualisée du combat des " Anciens et des modernes ", sur fond de tautisme, d'incomplétude et d'autoréférence. C'est justement en s'appuyant sur un des seuls points de convergence (les bases de faits et de connaissances) que va être tentée la démonstration du rôle fondamental de la médiation intra-personnelle et partant, de la distanciation. Pour cela, il va suffire d'identifier - au sens mathématique de l'analogie - la médiation et l'inférence formelle.
Il est trivial de rappeler que l'individu doit réagir sans cesse aux sollicitations de son environnement, que ce soit pour se maintenir en vie, procréer ou satisfaire ses besoins " vitaux ". Si l'on assimile cette collection de stimuli incessants à la base des faits des cogniticiens, on remarquera qu'il s'agit de faits de nature plus ou moins complexe, depuis les faits bruts jusqu'aux événements les plus sophistiqués de la famille, du clan, de la tribu ou de la société. Cette base des faits est donc sans cesse réalimentée, ce qui suppose qu'elle soit sans cesse vidangée (à moins que sa capacité ne soit quasi-infinie). Dès lors, on doit se demander ce que deviennent certains de ces faits, ceux qui apparaissent ou sont ressentis comme les plus forts, les plus marquants, les plus impressionnants. Quand il n'ignore pas ces stimuli ou ces " problèmes ", l'individu leur présente naturellement des " réponses ", plus ou moins bien adaptées, et pour (ré)-agir, il doit puiser dans ses connaissances (innées ou acquises, ce qui est indéterminant pour le moment). Si l'ensemble de son savoir était assimilé à une méga-base de connaissances, il ne resterait plus, pour boucler la boucle, qu'à rechercher comment les connaissances et les faits sont reliés les uns aux autres, pour le meilleur ou pour le pire. Pour le spécialiste des systèmes experts, c'est le moteur d'inférences qui remplit cette fonction, c'est-à-dire l'ensemble des procédures mentales permettant de relier les faits aux connaissances déjà connues, d'en déduire (inférer) une " solution " appropriée au problème et d'intégrer s'il y a lieu, non pas le nouveau fait brut traité, mais la procédure nouvelle qui a été mise en uvre pour le traiter. Selon le degré de complexité des bases de faits et de connaissances, les inférences devront balayer des corpus de plus en plus denses et ramifiés, à l'instar du réseau neuronal, sans que l'on sache pour autant si les connaissances sont organisées selon une hiérarchie dynamique ou hétérarchisées en réseaux sémantiques . C'est le cur des recherches actuelles en " expertise formelle ", lesquelles nécessitent des moyens de calcul informatique très puissants pour pouvoir essayer (inférer) un nombre immense de relations entre les faits et les connaissances. Toutes proportions gardées, on peut estimer que le rôle de la médiation humaine est un peu comparable. Elle gère ou elle infère des conclusions ou des décisions à partir des faits captés par les sens et transmis par le réseau nerveux au cerveau, dépositaire des connaissances innées ou acquises par apprentissage. La médiation serait alors une sorte de moteur d'inférences.
Ce détour par les sciences de la cognition a permis de poser peut-être plus clairement ce principe de base selon lequel la médiation entre des faits et des connaissances (de quelque domaine que ce soit) est absolument indispensable au fonctionnement même de la pensée humaine. On peut même aller plus loin en affirmant qu'elle est vitale, au sens d'un instinct de vie, pour que les réactions appropriées et rapides soient trouvées aux stimuli défavorables.
Malgré l'homologie fonctionnelle (et espérons-le opératoire) entre les concepts de médiation et d'inférence le premier sera conservé systématiquement à chaque fois qu'il sera question de fonctionnement mental afin de ne pas prendre le risque de réduire celui-ci à un unique processus cybernétique copiable ou " clonable ". L'être humain ne fait évidemment pas qu'inférer comme un système expert à partir de bases de règles préétablies, il exerce une activité plus complexe, car il médie sans cesse ses connaissances au contact des faits qui l'assaillent. La médiation est au moins partiellement auto-référente et s'exerce sur les connaissances au travers des apprentissages et de leurs réaffectations successives, de leur formalisation, de leur paramétrage. Si son savoir n'était pas médié, l'homme ne pourrait résister à son environnement et disparaîtrait. C'est en ce sens que cette médiation va être nommée médiation intra-personnelle parce qu'elle se déclenche seule, en fonction de la rotation continûment variable des dipôles médiatique et perceptif et parce qu'elle concerne exclusivement le res-cogitans.
Ce qui a été établi pour la médiation auto-personnelle avec une simple homologie s'appliquera facilement à la médiatisation qui met en uvre des médias " externes ", artificiels ou hétéromorphes selon des processus similaires. Et c'est à partir de ces médiations et médiatisations que se développera à son tour la distanciation, indispensable à toute vie intelligente en société. La distanciation naîtra de la médiation selon un processus qui va être bientôt élucidé.
2. La médiation intra-personnelle reste enfouie dans l'inconscient
La médiation intra-personnelle fait justement le pont entre les stimuli extérieurs et les outils " intellectuels " (provenant de l'intellect) dont nous disposons pour " bricoler " notre environnement (au sens de Lévi-Strauss). Pour mieux expliciter ce point, il suffit de reprendre un instant la vieille thèse selon laquelle les animaux ne réagissent qu'à leurs " instincts ". Voici comment André Leroi-Gourhan exprime les différences entre instinct et intelligence à partir du concept central de programmation :
" Il s'agit donc plus d'une question d'appareillage nerveux que de la présence d'une vertu propre à la condition animale. Plus précisément, le système nerveux [de l'homme] n'est pas une machine à fabriquer de l'instinct mais à répondre aux sollicitations internes et externes en construisant des programmes. "
On se trouve en face d'une vision presque pré-cybernétique. Ce que Leroi-Gourhan nomme des " programmes " correspond assez exactement à une médiation ou un " empilement " (au sens informatique), ou encore une hiérarchie dynamique d'inférences. C'est de ce côté qu'il faut chercher la différence spécifique de l'homo sapiens. En poursuivant la lecture, on trouve même une indication précieuse sur le passage à l'inter-personnel, partant du niveau groupal pour aller au sociétal, ce qui conforte l'approche informaticienne ou cybernéticienne de la question :
" les possibilités de confrontation et de libération de l'individu reposent sur une mémoire virtuelle dont tout le contenu appartient à la société. "
A ce point de l'analyse, il apparaît que le mode de fonctionnement intellectuel des animaux ne saurait présenter la moindre médiation puisqu'ils n'ont pas d'outils nouveaux à utiliser d'une génération à l'autre et qui seraient transmis grâce à la " mémoire virtuelle " définie par Leroi-Gourhan - en termes encore plus directement informatiques, on aurait envie de parler de " mémoire vive "
" ses opérations [de la mémoire virtuelle] semblent préconçues par le fait qu'elle n'admet qu'un choix minime dans les réponses ( ). Son contenu appartient à la société. "
Les animaux réagissent sans médiation intra-personnelle et à ce titre, conformément au cadre général de la théorie distanciatrice, ils ne sauraient connaître la moindre auto-distanciation immanente.
Examinons un instant ce que devient cette thèse si l'on réfute l'idée que l'on pourrait qualifier de mécaniciste et de " cartésienne " des animaux incapables de médier (et a fortiori de médiatiser) leurs connaissances, leur expérience ou leur savoir . Il n'est guère difficile de montrer que la problématique conserve toute sa fécondité. En effet, si l'on suppose qu'ils sont capables d'apprendre, ils devraient alors intra-médier leur savoir pour le rendre opératoire dans des situations non stéréotypées, car une connaissance brute, fut-elle efficace ne sert à rien en dehors de son étroit domaine ; ce qui ramènerait alors immanquablement aux processus de métaconnaissance mis en jeu chez le " phénomène humain " (au sens teilhardien), ou l'" homo cogitans " cartésien. On peut examiner cette question sous un angle plus classique et mieux connu en faisant coïncider les capacités intra-médiatrices avec les capacités de symbolisation ou d'expression au moyen de langages articulés, qui manquent les unes comme les autres aux animaux, y compris aux " sociétés " d'insectes.
" Les chaînes techniques et verbales relèvent de la même aptitude à extraire de la réalité des éléments qui restituent une image symbolique de cette réalité. "
Cette aptitude constitue le propre de l'homme. Lui seul apparaît capable de créer spontanément des mythogrammes, c'est-à-dire des " assemblages significatifs de symboles " .
La rencontre des médiations intra et inter-personnelles et la genèse de la distanciation
A la médiation intra-personnelle va symétriquement correspondre la médiation inter-personnelle qui concernera les médiations effectuées par et avec les autres membres de la société. C'est dans la sphère de la médiation inter-personnelle que se situent les premières découvertes de la socialisation des apprentissages. Elle vient en complément - sûrement dialectique - de la médiation intra-personnelle et prend son relais pour tout ce qui concerne les aspects les plus directement communicatoires. La fonction de création du dipôle médiatique s'apparenterait alors à la médiation intra-personnelle, et la fonction de communication à l'inter-personnelle. Pour préciser davantage cette dernière médiation, on pourrait dire qu'elle concerne plutôt les processus fondamentaux engagés dans l'échange avec autrui " à propos de ". Sa manifestation principale est naturellement le langage, puisque c'est en grande partie grâce à lui que nous sommes capables " d'exercer notre pensée sur le monde ". La médiation langagière constituerait le seuil qualitatif qui nous différencierait " définitivement " de l'animalité. Parce qu'il relie des faits à des connaissances, et réciproquement, le langage constitue bien, par essence, une médiation entre des faits bruts et des connaissances en instance d'être organisées et/ou formalisées et paramétrées. Et parce qu'il s'adresse à d'autres que soi-même, sauf dans le cas de la conversation intérieure ou du soliloque, il représente aussi la médiation inter-personnelle dont nous revendiquons l'existence fonctionnelle.
Un examen attentif des situations de langage va même montrer qu'il joue un rôle encore plus important. De par sa double capacité à décrire et à induire, le langage se trouve à l'intersection privilégiée des médiations intra- et inter-personnelles. Il appartient encore à la batterie intra-personnelle quand il permet de nommer, de penser, de créer des concepts car c'est parfois le mot qui induit le concept , mais simultanément, il se manifeste déjà de manière inter-personnelle dès qu'il s'agit de rendre ces concepts fonctionnels ou opératoires. Sans sa dimension externe (fonction de communication), le langage resterait pure spéculation dans la sphère de l'idéel ; sans sa dimension interne (fonction de création), il demeurerait un simple répertoire de signes univoques, tels que les mammifères évolués, notamment les primates ou les dauphins, les pratiquent en restant dans la sphère du " matériel ".
Ainsi, il apparaît plus clairement que l'importance fondamentale du langage dans les processus d'hominisation tient peut-être à cette " rencontre " exceptionnelle entre la médiation intra-personnelle et la médiation inter-personnelle.
1. Médiation et distanciation
Face à des stimuli extérieurs pressants, remplissant tour à tour sa base de faits, l'être humain cherche à apporter des réponses appropriées en puisant des " solutions " dans sa base de connaissances. La relation d'inférence entre les faits et les connaissances, susceptible de transformer ces faits bruts en faits organisés, et de là en connaissances nouvelles, réside d'abord dans la médiation intra-personnelle, elle-même reliée à la fonction de création de ces connaissances, et ensuite dans la médiation interpersonnelle, reliée à la fonction de communication, dont la manifestation la plus originale, la plus sensible et la plus fondamentale est justement le langage humain dans ses manifestations symbolisatrices. De nombreux auteurs l'ont constaté, mais pas toujours de manière très scientifique. Ludwig von Bertalanffy, se montre assez révélateur de cette tendance :
" Le symbolisme, pourrait-on dire, est l'étincelle divine qui distingue ce pauvre spécimen qu'est l'homme de l'animal le plus parfaitement adapté "
Le langage symbolique est donc pure médiation, mais celle-ci tire sa puissance de renouvellement ou debi-sociation selon Arthur Kstler du fait qu'elle n'est pas purement automatique et déterminée, comme le serait un système expert idéel, ce qui fait qu'aucune analyse purement cybernétique ne peut espérer la décrire et la paramétrer totalement. Cette puissance de renouvellement qui caractérise l'intelligence humaine ne peut trouver sa source dans une médiation im-médiate, non médiée elle-même, trop objectale. Il faut un cran supérieur de médiation, une sorte d'auto-médiation de l'inférence, ou en d'autres termes une auto-médiation de la médiation, c'est-à-dire en fin de compte une distanciation de la médiation.
Dès lors, l'hypothèse d'André Leroi-Gourhan à propos de la genèse de l'art figuratif grâce à la puissance du pouvoir symbolisant peut être réexaminée.
" L'art figuratif est transposition symbolique et non calque de la réalité, c'est-à-dire qu'il y a entre le tracé dans lequel on admet de voir un bison et le bison lui-même la distance qui existe entre le mot et l'outil " .
Si l'on s'interroge sur la raison pour laquelle Leroi-Gourhan parle ici d'une " distance entre le mot et l'outil ", une première lecture pourrait faire croire qu'en parlant d'outil, il veut simplement faire allusion à l'objet réel, ce qui donnerait une interprétation cohérente :
" L'art figuratif est transposition symbolique et non calque de la réalité, c'est-à-dire qu'il y a entre le tracé dans lequel on admet de voir un bison et le bison lui-même la distance qui existe entre le mot et la chose. "
Il s'agirait alors d'une sorte de primo-médiation que le mot ou l'outil de traçage feraient subir à la réalité. Dans cette hypothèse, la présence du mot " outil " pourrait se réduire à un simple lapsus cateri, le mot " chose ", ou " objet " ou n'importe quel synonyme assez proche traduisant plus précisément la pensée de l'auteur. Tout en affinant le mécanisme d'auto-distanciation de la médiation décelé plus haut, un examen plus serré va permettre de comprendre qu'il ne s'agit sûrement pas d'un lapsus. Pour Leroi-Gourhan, la technique et le langage, les objets techniques et les mots sont apparus de manière synchrone et dialectique, grâce à un même mécanisme de traitement de la réalité :
" Les chaînes techniques et verbales relèvent de la même aptitude à extraire de la réalité des éléments qui restituent une image symbolique de cette réalité. "
En suivant cette hypothèse, on se convainc que les mots et les outils sont les instruments de la primo-médiation langagière. Celle-ci n'est pas spécifiquement humaine, les animaux usent d'un répertoire de quelques " mots " pour communiquer des messages stéréotypés et vraisemblablement totalement fonctionnels ; ils utilisent de même quelques outils pour des tâches tout autant fonctionnelles et stéréotypées. A ce stade, la distance entre les mots ou les outils et les choses ne peut être que réduite et faiblement opératoire. Les premières (re)-présentations de bisons, effectuées avec des mots et des outils ne débouchent sûrement pas telles quelles sur les images symboliques, caractéristiques de l'espèce humaine. Il faut nécessairement qu'entre en jeu un autre mécanisme, nettement différenciateur. En première analyse, on peut le décrire en termes philosophiques ou logiques à l'aide du célèbre " le tout est supérieur à la somme des parties " : pour que les mots se mettent à signifier quelque chose de plus qu'un simple code représentatif biunivoque, il faut qu'ils s'assemblent en unités de plus en plus complexes, susceptibles d'accompagner ou de conduire la pensée. Ce sera naturellement le langage humain.
Avec les outils, la démonstration serait presque équivalente, à la condition de remplacer le langage par l'ensemble des (re)-présentations qu'ils permettent de fabriquer (image d'un bison sur les murs de Lascaux, ou dans le domaine auditif, le son direct de nos bruitages modernes) ; en d'autres termes, tout ce que dans un domaine plus concret on nommerait la technique. C'est la dialectique fondamentale de Leroi-Gourhan entre le geste ou l'outil et la parole ou la technique et le langage. L'ensemble des (re)-présentations amorcées par l'emploi incessant et conjugué des outils et des mots et élargies par la technique et le langage se trouverait donc à la source du phénomène de symbolisation, ce que d'autres auteurs comme V. Chklovski dans des champs très éloignés de la paléontologie, ont également exprimé en donnant comme but à l'art d'être " sensation de l'objet plutôt que reconnaissance " . Cette symbolisation spécifique de l'homo sapiens qui suivrait la primo-médiation des mots et des outils (ou des gestes) grâce à l'instauration et au développement quasi-infini de mécanismes langagiers et techniques ne serait autre que la deuxième étape de la médiation, médiant elle-même la primo-médiation, et c'est justement à ce point qu'avait été localisée la source de l'auto-distanciation immanente. C'est ce qu'illustre le schéma ci-dessous.
Figure 4.2. Les deux médiations. Le passage du monde réel à l'univers connotatif :

La première médiation s'enclenche à partir du bison ou de son " image réelle " . Elle se caractérise par un mot et/ou un outil ou un geste, par exemple pour le chasser ou le dépecer. Conformément aux hypothèses de Leroi-Gourhan, le mot, associé avec d'autres dans des chaînes de plus en plus longues et complexes enrichit (implémente en langage informatique) le langage en cours de constitution. De même, le geste et l'outil se combinent selon des schèmes de plus en plus imbriqués et développent progressivement les conditions d'émergence de la technique.
C'est à ce moment que s'enclenche la seconde médiation qui, à partir du langage et de la technique, par exemple la technique de représentation, va conduire au développement d'images symboliques de plus en plus complexes et ramifiées, fonctionnant entre elles par associations d'idées, représentées par quelques indicateurs sémantiques simples, couplés ou non couplés (ami/ ennemi, force/puissance, nourriture, etc.). On passe ainsi du monde " réel ", directement sensible, à l'univers connotatif en soulignant le fait que cette seconde médiation fondatrice du symbolisme humain s'appuie sur la technique et le langage, non-spécifiquement humains, au moins dans leurs acceptions les plus larges. Naturellement, pour être complet, ce schéma devrait montrer l'interaction incessante, peut-être auto-référente, entre le réel et le symbolique.
Outre l'exemple du bison, cher à Leroi-Gourhan, il est évident que l'on peut appliquer ce mécanisme sur d'autres objets vivants. Le passage du monde réel, commun à tous les êtres animés, à l'univers symbolique et connotatif, spécifique de l'espèce humaine, s'effectue par les deux médiations consécutives qui viennent d'être postulées. La première nous est commune avec les animaux évolués, les mots et les outils ou les gestes en sont les manifestations les plus sensibles. La seconde, qui médie elle-même la première, est aussi l'auto-distanciation immanente qui a été annoncée au premier chapitre. Le langage prend le relais des mots comme la technique celui des outils ou des gestes pour construire un univers symbolique dans lequel nous savons que nous pensons. La distanciation médiatique présentera la même gradation, mais il s'agira de médiations successives, portant sur des simulacres, des artefacts de plus en plus ressemblants au réel ; d'où une raison supplémentaire d'opérer une distinction entre l'action de médier la réalité où même les représentations de celle-ci sans appareil, sans technique, sans artifice, et celle de médiatiser avec des techniques ou des artifices divers.
2. De l'objet au concept
La question de la relation entre l'objet et le concept commence à se préciser. Un nouveau schéma va permettre de progresser davantage :
La figure 4.3 illustre le passage de l'objet au concept. Elle différencie les étapes inférieures de l'outil et du mot de celles de la technique et du langage, considérées comme supérieures et dont l'intersection est génératrice de l'image symbolique. La taille de la boucle de récursivité indique approximativement l'ampleur du phénomène. L'objet élargit son univers connotatif en allant vers le concept, alors que le concept le réduit en retournant à l'objet.
Figure 4.3. Objets et concepts :

Au centre du schéma, se trouve l'image symbolique, point de passage quasi-obligé entre l'objet et le concept. Des flèches indiquent d'autres " itinéraires " plus ou moins directs, ce qui peut conduire aux chaînes sémantiques suivantes :
objet - image symbolique - concept
objet - outil - technique - concept
objet - outil - image symbolique - concept
objet - outil - image symbolique - langage - concept
objet - mot - langage - concept
objet - mot - image symbolique - concept
objet - mot - image symbolique - technique - concept
Ne sont indiquées ici que les chaînes complètes commençant par l'objet et aboutissant au concept. Pour être exhaustif, il faudrait évidemment indiquer toutes les chaînes partielles, ainsi que leurs symétriques allant du concept à l'objet. Les systèmes formels se cantonnent plutôt à la boucle outil/geste-technique, tandis que la boucle symétrique mot-langage évolué serait plutôt l'apanage des systèmes autologiques, c'est-à-dire des systèmes permettant de " faire des sauts sémantiques et logiques " selon les théories développées par M. Minsky et D. Hofstadter. Un système formel classique, basé sur une approche exclusivement algorithmique ne pourra que boucler ses raisonnements. Il ne sera pas capable de produire une connaissance et encore moins une " idée " nouvelle. Au contraire, un système auto-logique devrait être en principe capable de produire des éléments nouveaux, en recourant par exemple à des raisonnements de type heuristique (ou simplement récurrents). C'est en ce sens qu'un système auto-logique peut générer de nouveaux raisonnements à partir des règles qui lui ont été données (au plus bas niveau, on rejoint les systèmes experts classiques).
Au plan théorique, tout se complique avec les notions d'incomplétude et d'indécidabilité. Pour être parfait, un système auto-logique doit nécessairement être imparfait Ce qui pourrait vouloir dire que seule l'espèce humaine, parce qu'imparfaite - au sens formel - peut briser l'auto-référence stérile, la " boucle sans fin " comme la nomme Hofstadter et être parfaite - au sens créateur. Comme on le voit, la notion d'auto-référence se situe au cur de cette problématique, puisque c'est de sa fécondité ou de sa stérilité que dépendront les futures performances de l'intelligence artificielle. Hofstadter donne une illustration du théorème de Kurt Gödel sur l'incomplétude dans un dialogue entre " Achille et la tortue " (personnages qu'il a empruntés à Lewis Carroll). Toute la saynète est basée sur un phonographe qui ne peut jamais être parfait (!) Ou bien il reproduit parfaitement un disque dont les fréquences le détruisent, sa perfection le mène à l'" imperfection " de sa disparition : il est imparfait par excès de perfection. Ou bien il est trop imparfait pour bien diffuser le disque en question et s'auto-détruire, auquel cas il est imparfait par insuffisance. La perfection et l'imperfection sont évidemment autoréférentes.
3. Objet, concept, médiation et distanciation
La première médiation qui fait passer de l'objet au mot et à l'outil ou au geste est présentée comme interne et homomorphe - c'est-à-dire sans modification structurelle importante des objets. Elle se rapproche de ce que l'on a coutume d'appeler la " couche matérielle " des ordinateurs comme le langage machine ou une partie du système d'exploitation, toutes choses que nous partageons certainement avec les animaux.
La seconde médiation, de tendance hétéromorphe, s'accompagne des premières manifestations de la rotation du dipôle ADI/IPT. Elle pourrait évoquer la couche logicielle des ordinateurs, celle sur laquelle on réalise les applications et constituerait alors le seuil de l'intelligence humaine, puisque la médiation de la médiation engendre la distanciation.
Conformément aux hypothèses générales, la distanciation peut naturellement être consciente, mais aussi volontaire. Les deux seuils de distanciation, critique puis dialectique, réunis dans la distanciation médiatique, figurent ici en clé de voûte de cette tentative de représentation complète de la théorie distanciatrice. La rotation conjointe des deux dipôles s'exerce en permanence et à chacun des niveaux de médiation, mais la seconde médiation sollicite davantage le dipôle perceptif (ADI/IPT), car c'est le pôle ADI qui se trouve le plus souvent ou le plus fortement activé. Il en est évidemment de même avec le pôle IPT. On pourrait en donner une grossière illustration en posant la question suivante : " Un animal peut-il se prendre pour un autre animal ? ". De la même façon que l'ADI est spécifiquement humaine, on peut considérer qu'il en va de même de l'IPT, qui est spécifiquement humaine elle-aussi. La métacognition figure en haut de ce schéma comme un point d'aboutissement qui coïncidera avec le champ des médias modernes. A partir du moment où la fenêtre de la caverne est remplacée par un écran de télévision (!), on peut se demander si des causes voisines vont produire des effets voisins. En d'autres termes, la future disponibilité de médias transmettant des messages, des données ou des informations de plus en proches de la réalité - c'est-à-dire de manière de plus en plus homomorphe - risque de changer la relation au réel, voire de déréaliser celui-ci. Même si les actuelles tentatives d'hypermédias apparaissent assez rudimentaires et loin de remplacer la réalité, on doit quand même s'interroger sur leur influence psycho-perceptive possible à long terme.
Figure 4.4. Objets, concepts et métaconcepts :

4 Du concept au métaconcept
La modélisation dipolaire permet de rendre compte des phénomènes d'émission/réception dans un monde " moyennement " médiatisé, mais les sociétés occidentales le sont déjà fortement par la presse, l'audiovisuel, l'informatique et les réseaux télématiques. Dès lors, on peut se demander comment le modèle théorique sera capable de décrire la réalité médiatique. Cette interrogation pourrait être clarifiée par les deux questions suivantes :
1. Qu'en est-il de la médiatisation définie au chapitre précédent ?
2. En quoi la distanciation est-elle un catalyseur de la cognition ?
La médiatisation devrait normalement pouvoir elle aussi être substituée à la médiation, mais il semble bien que l'on assiste à un changement d'échelle concomitant en matière de technique, de langage et de concept (ce qui va être examiné plus en détail dans la figure suivante).
La seconde question fait revenir au parallèle avec la cybernétique et l'intelligence artificielle. Pour que les machines puissent devenir " intelligentes ", il importe avant tout qu'elles soient capables de " sortir du système " formel de façon heuristique et non plus algorithmique. Différents auteurs en témoignent, mais Douglas Hofstadter est le plus représentatif :
" La véritable intelligence dépend intimement d'une capacité d'appréhension globale de son environnement, c'est-à-dire d'une possibilité programmée de "sortir du système", tout au moins, à peu près dans la mesure où nous avons, nous, cette possibilité. "
Hofstadter considère cette condition si essentielle qu'il la reprend à de nombreuses reprises dans son livre :
" La sensation subjective de rouge provient du tourbillon d'auto-perception du cerveau la longueur d'onde objective est la façon de voir les choses en prenant du recul pour sortir du système. "
Cette capacité, spécifiquement humaine, que traquent les chercheurs en intelligence artificielle pourrait être la distanciation. Appliqué aux systèmes de communication interactifs complexes, le " recul ", la prise de distance, volontaire et consciente paraissent être les moyens intellectuels de maîtriser les médias actuels et les hypermédias futurs. Le dipôle ADI/IPT offre peut-être une amorce d'argumentation pour les tenants de la non-réductibilité de l'être humain à des procédures informatiques, même heuristiques, stochastiques ou carrément aléatoires. En effet, s'il n'est pas impossible que le pôle ADI soit un jour simulé (ou produit ?) par des ordinateurs, on peut au moins se douter que le pôle IPT va se révéler autrement plus coriace. Que voudraient dire l'identification, la projection ou le transfert objectivés et dialectiquement distanciés pour une machine, même bardée de capteurs en tous genres ?
Les concepts peuvent générer à leur tour des images symboliques qui seront nommées images métasymboliques pour insister sur le caractère de leur formation : elles sont le fruit d'une médiatisation au contraire des images symboliques de la boucle inférieure qui sont plutôt les résultats de médiations (la publicité utilise intensivement ce phénomène). La grande différence tient moins à la perfection de l'artefact (dixit l'histoire de la photographie) qu'à la possibilité, pour le récepteur, d'agir à tout moment sur la (re)-présentation en cours grâce à une interactivité du deuxième, voire du troisième type.
La figure 4.5 essaie de répondre aux deux questions précédentes en illustrant la continuité du passage de la première boucle communicatoire allant de l'objet au concept, via deux médiations successives (" double médiation "), à une seconde boucle imbriquée sur la première, mais concernant le champ des médias modernes, des hypermédias, et d'un point de vue prospectif, celui des métamédias (constituant le stade ultime, le plus proche de la réalité, mais sûrement non homothétique à elle).
Figure 4.5. Objets, concepts et métaconcepts :

De même que l'on a pu observer le passage de l'objet au concept via le mot, l'outil, le geste, l'image symbolique, la technique et le langage évolué, on peut s'attendre à ce que l'image métasymbolique médiatisée et interactive engendre à son tour un métalangage et une métatechnique faisant passer du concept au métaconcept, ce dernier étant alors conçu comme un traitement conscient - ou " intelligent " si l'on parle d'une machine - du concept de départ. En ayant répondu à la première question, cette analyse semble apporter en même temps des éléments de réponse significatifs à la seconde en ce sens que la réflexion interactive sur la cognition nécessite, pour s'enclencher, un certain niveau de distanciation des médiatisations, ce qui fait retrouver la notion de recul ou de sortie du système énoncée plus haut à propos de l'intelligence artificielle. En termes plus concrets (mais réducteurs), on pourrait dire que les citoyens des " sociétés de communication ", lorsqu'ils vont être confrontés à des hypermédias de plus en plus puissants et " réels ", vont devoir développer, créer, re-créer ou s'approprier de nouveaux concepts induits par ces médias eux-mêmes - The medium is the message - d'où le risque que leurs dipôles s'orientent prioritairement sur l'IPT notamment dans le cas d'hyperconsommation médiatique, avec toutes les conséquences de dépendances diverses qui pourraient s'ensuivre. D'où par conséquent, la nécessité vitale de rééquilibrer la rotation de leurs dipôles vers l'ADI, ce qui les conduira alors à exercer une distanciation méta-symbolique, se traduisant par une métacognition. Le fait de savoir si ce processus doit être facilité, encouragé ou déclenché, ou bien s'il existe des phénomènes auto-régulateurs le déclenchant " au bon moment " n'a pas d'importance ici, les deux hypothèses aboutissant aux mêmes résultats. En termes encore plus simples et plus réducteurs, on pourrait considérer que les hypermédias vont peut-être conduire leurs utilisateurs à réfléchir sur leurs modes de pensée ou de production de sens.
On dispose d'ailleurs dès aujourd'hui de quelques indices de cette possible évolution avec les systèmes experts et les logiciels d'hypertexte. Les systèmes experts obligent les experts à organiser leurs connaissance en définissant celles-ci en atomes sous la forme de règles simples, pas trop enchevêtrées et en liens entre ces atomes. A chaque fois, il s'agit de fournir un énorme effort de recul sur soi-même - et sur ses compétences - d'où la présence de cogniticiens " accoucheurs de savoirs " pour assister les experts dans la décomposition, le désempilement de leurs connaissances. En réfléchissant sur leurs réflexions, les experts doivent s'engager dans une démarche de distanciation de leur savoir, ou plutôt de leurs actes cognitifs, ce qui se traduit par le terme de métacognition. Dans le cas de l'hypertexte, on se trouve en face de phénomènes de même nature avec comme différence essentielle le fait que l'" invitation métacognitive " ne s'adresse plus uniquement à des experts mais à tout le monde ou presque ! En effet, ce genre de logiciels oblige l'utilisateur à réfléchir sans cesse sur les relations qu'il veut créer ou seulement souligner entre des éléments auparavant disjoints. Cet exercice intellectuel intense l'amène à exercer également ou à développer ses capacités métacognitives .
Grâce à ses deux boucles successives et imbriquées, la figure 4.5 symbolise aussi la grande variété de chaînes sémantiques possibles entre les objets, les concepts et les méta-concepts. A celles qui ont été explicitées au sujet de la boucle inférieure, il faudrait ajouter celles qui leur sont équivalentes dans la boucle supérieure, ainsi que toutes celles qui décriraient les échanges entre les deux boucles.
En résumé, la distanciation consciente et volontaire des images symboliques et des concepts qui leur sont attachés catalysent la cognition vers ses aspects déductifs et algorithmiques dans le cas des systèmes experts et vers ses aspects associationnistes, catalytiques et interactionnistes dans le cas de l'hypertexte. Ce simple exemple montre la puissance et la " tranférabilité " de la théorie distanciatrice et de sa modélisation dipolaire.
Une résolution " sexuée " des équations distanciatrices
Aussitôt après cette présentation des premiers résultats de la théorie, nous allons la confronter à une énigme difficile à résoudre, concernant une curieuse coutume des tribus Dayaks de Java et Bornéo liée à l'utilisation d'un média audiovisuel.
1. Les spectacles du Wayang de Java
Les Dayaks de Java semblent connaître les spectacles de théâtres d'ombre depuis fort longtemps (Wayang signifie théâtre ). On peut les différencier des autres peuples qui recourent à cette forme de représentation par l'utilisation de figurines fortement colorées (les wayang-klit), ce qui peut apparaître comme un comble pour un théâtre d'ombres. En principe on ne voit que la silhouette en noir sur un fond blanc, même si des techniques raffinées (souvent bien connues des enfants) permettent d'obtenir des silhouettes colorées en utilisant des cartons translucides ou transparents ou des gélatines plutôt que des supports opaques. Mais il s'agit alors de la projection d'une ombre colorée. On ne voit pas directement les figurines qui continuent de se projeter en silhouette.
La particularité des ombres de Java tient au fait qu'elles sont peintes en surface, ce qui semble absurde au premier abord ou permet d'affirmer tranquillement que ceci est imposé par des coutumes magico-religieuses. En fait, il n'en est rien, l'usage de peinture s'explique tout simplement par le fait que ces figurines sont vues simultanément de deux manières par deux publics différents. Les uns voient les ombres monochromes traditionnelles du théâtre d'ombres classique, les autres voient des marionnettes colorées, vivement éclairées par la même source de lumière qui génère les ombres de l'autre côté de l'écran. L'astuce consiste à utiliser un écran translucide et à placer les spectateurs des deux côtés de celui-ci. Ceux qui seront du côté de la source lumineuse verront les couleurs, comme dans un spectacle de marionnettes, les autres, situés de l'autre côté ne verront que les silhouettes sur l'écran. Ajoutons que pour enrichir le spectacle, le Dalang (le metteur en scène, diseur, devin, musicien et un peu magicien) dispose aussi de vraies marionnettes (les wayang-golek) aux côtés de ses ombres classiques (les wayang-klit ou klitik).
D'après Denis Bordat et Francis Boucrot , il semble bien que le public n'est pas distribué de chaque côté de l'écran au hasard des arrivées. Le côté vers la lumière, où l'on voit les couleurs des figurines est réservé aux hommes, le côté à l'ombre, où l'on ne voit que les silhouettes, est réservé aux femmes (et sûrement aux enfants).
Bordat et Boucrot ne cherchent évidemment pas à l'expliquer si ce n'est par un renvoi classique aux " traditions culturelles " du Wayang Dayak. Il ne semble pas que beaucoup d'ethnologues aient cherché à l'interpréter. Il est alors tentant d'examiner ce que deviennent les hypothèses fondatrices de la théorie distanciatrice, et de voir en particulier si elles permettent de proposer une explication logique ou rationnelle de cet exemple assez rare de réception théâtrale sexuellement différenciée .
2. Des styles cognitifs sexués
Pour expliquer cette curieuse coutume, il suffira de prendre une seule sous-hypothèse de départ en posant l'existence d'une différenciation symbolisatoire des hommes et des femmes. Pour cela, il faut admettre que l'analyse classique de l'intellectualité dure des hommes les poussant à privilégier la force, l'action, le combat, le désir de vaincre le monde correspond à un style cognitif indépendant, ce qu'en d'autre termes on appelle aussi le style du planificateur ou de l'ingénieur. De même, l'intellectualité douce des femmes leur faisant privilégier une approche moins violente des problèmes et correspond à un style cognitif plus dépendant, dichotomisant moins le sujet et l'objet, ce que l'on appelle aussi le style du bricoleur.
Des analyses très récentes, menées auprès de jeunes enfants et sur un tout autre terrain, puisqu'il s'agit d'expérimentations avec des ordinateurs sembleraient aller dans ce sens :
" Que dire des autres filles ( ) qui explorent et maîtrisent l'ordinateur ? Ne devrions-nous pas dire qu'elles sont elles aussi des "scientifiques" ? Si c'est le cas, alors l'école d'Austen [une école expérimentale aux USA] nous offre non seulement un exemple du modèle mâle qui caractérise la "science officielle", mais nous montre aussi comment les femmes, quand on leur en donne la possibilité, trouvent une autre manière de réfléchir sur les machines et les systèmes formels, et de parler de leur maîtrise. "
Il y aurait donc bien une différenciation sexuée, que Sherry Turkle reprend elle-même à partir d'études psychologiques diverses et nombreuses :
" Ici, l'ordinateur peut jouer un rôle important. Il offre aux femmes un moyen plus accessible de s'initier aux systèmes formels. On peut négocier avec lui, on peut lui répondre, on peut lui attribuer une psychologie. "
Ce n'est pas parce que la déclinaison simpliste de ces études fournit à satiété des visions réductrices stupides, du genre, " les femmes sont des bricoleuses et les hommes des ingénieurs ", ou encore " toutes les femmes sont sentimentales, intuitives par nature " qu'il faut pour autant rejeter les rares études scientifiques dont on dispose aujourd'hui. C'est pourquoi, nous partirons de cette approche.
3. De la nécessité de résoudre des équations distanciatrices à une auto-distanciation immanente sexuée
Le Wayang, comme toute forme de spectacle naturel, au moins jusqu'à Brecht et son effet d'étrangeté, se fixe pour objectif intangible de rechercher une adhésion, une imprégnation des spectateurs, en recourant plus ou moins selon les sujets, les styles et les genres aux processus d'identification, de projection ou de transfert temporaires. On retrouve sans cesse le fonctionnement mimétique décrit par Aristote dans sa Poétique. Ce but étant clairement défini, de nombreuses stratégies et tactiques s'offrent aux auteurs, aux acteurs et aux metteurs en scène pour y parvenir, notamment la mythisation, l'allégorie, la parabole ou le conte merveilleux. Nous avons postulé qu'en face de toute situation de (re)-présentation rituelle ou symbolique, l'être humain manifestait une certaine dose de distanciation involontaire ou volontaire, inconsciente ou consciente selon les genres, les sujets, les cultures et les caractéristiques propres de chacun, et aussi, et ce sera le cur de la thèse défendue ici, en fonction du média utilisé. On pourrait dire que face à toute (re)-présentation médiée ou médiatisée, chacun est obligé de résoudre son équation distanciatrice. Les traces de ce phénomène, surtout dans ses manifestations négatives, sont extrêmement nombreuses dans la vie de tous les jours : dans un concert, on a entendu ou crû entendre une interprétation musicale creuse ou inhabitée, on s'est senti en dehors d'une discussion d'affaire ou d'une discussion