La théorie distanciatrice et la formation
à distance
La théorie distanciatrice s'inscrit dans les sciences de
l'information et de la communication. Elle présente une tentative de
modélisation des phénomènes de la réception médiatique,
et plus largement de toute forme de communication, basée sur une alternance
continuelle mais variable des fonctions de distanciation et d'identification
ou de projection.
Cette théorie est née dans le monde éducatif,
son point de départ se situe dans des observations et expérimentations
avec des élèves ou des enseignants, il apparaît donc logique
qu'elle y retourne dans une perspective d'"éducation médiatique".
Présentation rapide de la théorie distanciatrice
S'agissant d'une réflexion globalisante, les descriptions "locales" de
la théorie et de ses principaux résultats dans le domaine de la
formation seront nécessairement incomplètes. Seule une vision
générale, peu compatible avec le cadre de cet article, pourrait
permettre de préciser des points qui vont être évoqués
ici de façon sommaire.
Le concept de distanciation est relativement méconnu au plan théorique,
les jalons historiques sont fort rares : Schiller, Brecht, Adorno, Marcuse,
Elias ont réfléchi sur l'Entfremdung ; mais c'est plutôt
du côté des poètes ou des dramaturges que le phénomène
de la distanciation a été le plus fréquenté, au
premier rang avec Shakespeare ou Stendhal (Le Rouge et le noir), Baudelaire,
Rimbaud, Valéry, voire dans certains romans policiers lorsque le héros
se "voit mourir". Ces dernières années, le thème, voire
le mot, sont apparus dans quantités de dénonciations de la société
médiatique et présentés comme une sorte de recours jamais
défini, jamais critiqué ni mis en perspective.
C'est peut-être une des raisons pour lesquelles le point de départ
de la théorie distanciatrice se trouve dans des obser vations, des expérimentions
menées avec des élèves ou des enseignants s'appropriant
les outils de création audiovisuelle que sont un appareil photo, une
caméra vidéo, tout en baignant, les uns et les autres, dans un
milieu de forte consommation médiatique ou télévisuelle.
La question de départ fut à peu près la suivante : par
quel "mécanisme mental" le téléspectateur (assidu) passe-t-il
d'une attitude d'identification intense à une attitude de distance critique
vis-à-vis des héros ? Ou encore, comment décrire en termes
scientifiques le phénomène de participation si intense des jeunes
enfants au spectacle de Guignol ?
Mais l'observation attentive du déroulement de l'appropriation des "nouvelles
technologies de communication" ne suffisait pas. Il fallait découvrir
et commencer à quantifier les variables de l'identification ou de la
distanciation, juqu'alors essentiellement conçue comme une "prise de
recul" ou de "hauteur", comme une critique du phénomène communicatoire,
mais sans jamais déboucher sur une explicitation scientifique du phénomène.
Pour y parvenir, il fallut opérer un saut conceptuel, et s'engager simultanément
dans une approche dialectique et une modélisation dynamique. La base
épistémologique de ces travaux s'est trouvée fondée
par Abraham Moles dans Les Sciences de l'imprécis.
Le concept de base
Le seul "dépassement" possible des deux entités que sont la distanciation
et l'identification (étendue à la projection, voire au transfert,
tant psychologique que plus tard, psychanalytique) ne pouvait venir que d'une
conception
dialectique : ce fut la modélisation du "
dipôle
tournant". A un pôle la distanciation, à l'autre pôle,
la triade identification/projection/transfert, et l'hypothèse de base
: l'être humain ne cesse d'osciller d'un pôle à l'autre,
en fonction de son "profil", de son histoire personnelle, du contexte, etc.
La représentation dipôlaire apporte du dynamisme, de la diversité,
et surtout une liberté épistémolo gique plus que jamais
nécessaire pour sortir des théories de l'aliénation média
tique (Adorno, Marcuse, Debord, Popper) ou de leur contraire moins usité,
c'est-à-dire des théories "libératrices" qui affirment
que les médias nous libèrent.
La fécondité de cette approche, relativement originale dans le
champ des sciences humaines et sociales, fut immédiate. C'est ainsi que
des typologies de la distanciation, de l'identification, de la projection et
du transfert furent dégagées et progressivement systématisées
en distinguant par exemple des identifications de contact, dites "médiées"
(au "père", au "maître", à l'acteur, etc.), médiatisées
(par un média électronique et/ou interactif) et abstraites (à
une idée, par exemple celles de liberté ou de justice ). Des mesures
de profils d'identification ou de distanciation retrouvèrent d'autres
travaux sur les profils d'apprentissage ; des travaux purement pédagogiques
anté rieurs, notamment avec le concept de survision se trouvèrent
expliqués et élargis ; et surtout une compréhension plus
large des phénomènes distanciateurs émergea avec la différenciation
entre une distanciation de premier niveau, commune à tous les être
humains, appelée "
distanciation critique" et une autre, plus difficile
à mettre en uvre, plus complexe, appelée "
distanciation dialectique"
qui lorsqu'elle sera mieux connue et comprise permettra de définir de
véritables programmes d'entraînement à la distanciation
et par là d'échapper à l'aliénation médiatique.
Ces deux catégories ont ensuite été réunies en une
"
distanciation médiatique" prenant en compte la spécificité
des médias analysés au travers de leurs deux fonctions les plus
décisives, la fonction de communication (la plus évidente) et
celle de création, réunies à leur tour elles aussi dans
un dipôle dynamique en interaction avec le dipôle distanciation/identification.
La théorie distanciatrice tente ainsi une praxis que son auteur estime
indispensable à toute recherche scientifique. Et comme elle est "née"
dans un contexte éducatif, il est particulièrement intéressant
qu'elle y retourne pour se confronter à la critique et peut-être
progresser encore .
La théorie distanciatrice et ses aspects politiques et sociaux
La principale retombée sociale de la théorie distanciatrice tient
peut-être dans la liberté qu'elle (re)donne aux acteurs sociaux.
Elle permet de dépasser l'alternative classique : démocratie de
l'information/aliénation par les médias. La société
démocratique s'étend par les médias mais en même
temps ceux ci développent ou amplifient le conformisme intellectuel (c'est
le thème de l'aliénation médiatique cher à Karl
Popper ou Guy Debord). Comment rendre compte de ce double mouvement à
l'aide d'une seule théorie ?
La modélisation dynamique distanciation/identification montre que le
poison de l'aliénation possède en lui-même son propre antidote.
En passant continûment d'attitudes distancia trices à des attitudes
identificatoires (ou projectives), nous possédons tous, à des
degrés divers, la capacité d'apprendre de nous distancier. Le
"déterminisme" théorique global débouche sur une variabilité
locale, une indétermination indivi duelle quasi ment illimitée,
comme dans certains modèles biologiques.
D'où le fait que ces travaux théoriques conduisent à des
applications pratiques notamment en matière de formation ou de pédagogie.
Quelques résultats concrets
Comme il est impossible dans le cadre de cet article de donner un descriptif
complet de la théorie distanciatrice, deux exemples vont être cités
pour que le lecteur s'en fasse une meilleure idée, par exemple dans le
domaine de la formation.
La survision se présente comme une technique de visualisation permettant
de "survoir" des structures implicites. Il s'agit d'une première utilisation
de la distanciation à des fins éducatives. Pratiquement, l'entraînement
à la survision consiste à repérer des "cas généraux"
derrière des cas particuliers : c'est ainsi que l'apprenant en mathématique
sera conduit à "survoir" une identité remarquable derrière
une factorisation concrète. En grammaire, on repérera facilement
les structures syntaxiques et leur rôle transformationnel ; en sciences
naturelles, les réseaux apparaîtront sous l'observation concrête.
Les fonctions hypertex tuelles ou hypermédiatiques mises en uvre dans
les logiciels informatiques de dernière génération vont
d'ailleurs dans cette direction. On s'approprie le sens d'en texte en prenant
de la distance avec lui et en s'en distanciant, on s'y identifie. En d'autres
termes, l'acquisition de connaissances par activation de réseaux sémantiques
met en uvre des alternances continuelles entre distanciation et identification.
Les profils de distanciation ou d'identification/projection/ transfert constituent
une autre retombée de taille de la théorie distanciatrice. Leur
mesure peut être assez facilement effectuée, et à partir
de données rigoureusement individuelles, il devient possible de prévoir
des stratégies d'entraînement. Les "identifiés béats"
(une des catégories repérées dans les populations témoins)
peuvent trouver des exercices distanciateurs adaptés, destinés
à limiter leur état de "dépendance" .
La formation à distance et la théorie distanciatrice
S'agissant d'un exposé introductif, on comprendra que cet article se
contente d'esquisser des objectifs sans donner dans le détail le moyen
d'y parvenir.
Si l'on admet l'approche théorique des profils cognitifs et partant,
des profils d'identification, de distanciation, de schématisation, etc.,
l'action de mise à distance de la formation est consubstantiellement
intrinsèque à celle ci, dans une sorte de processus autoréférent.
Elle opère localement par l'activation de nos capacités individuelles
(à condition de les développer) et globalement par le recours
à un autre résultat de la théorie distanciatrice selon
lequel en se distanciant on se socialise et en se socialisant on se distancie.
Pour conclure, il semble que la théorie distanciatrice puisse unifier
différentes sortes de distances, aussi bien psychologiques par rapport
à l'objet à appréhender, didactiques ou matérielle
par l'éloignement spatial ou temporel de l'apprenant. Sa dynamique lui
permet d'intégrer des oppositions surprenantes comme le fait qu'un "bon
apprentissage" à distance, par exemple par des techniques de télé-enseignement
ou d'enseignement assisté passe nécessairement par une forte identification
ou projection de l'apprenant à l'objet cognitif ou à son médiateur.
De même, qu'à l'inverse la relation du "maître" à
l'"élève", qui passe traditionnellement par une forte identification,
projection ou transfert doit s'accompagner, pour être libératrice
et féconde, d'une non moins forte distanciation de l'élève
vis-à-vis du maître.
En permettant à chacun de découvrir son profil et en aidant à
mettre au point des procédures d'entraînement, la théorie
distanciatrice tente, modestement, de contribuer à l'épanouissement
des individus de la société de communication.
Jean-Luc Michel
Décembre 1995
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