Le site de la distanciation

Activités d'enseignement
Passions

Ecrire à
Jean-Luc Michel

La théorie distanciatrice et la formation à distance


La théorie distanciatrice s'inscrit dans les sciences de l'information et de la communication. Elle présente une tentative de modélisation des phénomènes de la réception médiatique, et plus largement de toute forme de communication, basée sur une alternance continuelle mais variable des fonctions de distanciation et d'identification ou de projection.
Cette théorie est née dans le monde éducatif, son point de départ se situe dans des observations et expérimentations avec des élèves ou des enseignants, il apparaît donc logique qu'elle y retourne dans une perspective d'"éducation médiatique".
 

Présentation rapide de la théorie distanciatrice

S'agissant d'une réflexion globalisante, les descriptions "locales" de la théorie et de ses principaux résultats dans le domaine de la formation seront nécessairement incomplètes. Seule une vision générale, peu compatible avec le cadre de cet article, pourrait permettre de préciser des points qui vont être évoqués ici de façon sommaire.
Le concept de distanciation est relativement méconnu au plan théorique, les jalons historiques sont fort rares : Schiller, Brecht, Adorno, Marcuse, Elias ont réfléchi sur l'Entfremdung ; mais c'est plutôt du côté des poètes ou des dramaturges que le phénomène de la distanciation a été le plus fréquenté, au premier rang avec Shakespeare  ou Stendhal (Le Rouge et le noir), Baudelaire, Rimbaud, Valéry, voire dans certains romans policiers lorsque le héros se "voit mourir". Ces dernières années, le thème, voire le mot, sont apparus dans quantités de dénonciations de la société médiatique et présentés comme une sorte de recours jamais défini, jamais critiqué ni mis en perspective.
C'est peut-être une des raisons pour lesquelles le point de départ de la théorie distanciatrice se trouve dans des obser vations, des expérimentions menées avec des élèves ou des enseignants s'appropriant les outils de création audiovisuelle que sont un appareil photo, une caméra vidéo, tout en baignant, les uns et les autres, dans un milieu de forte consommation médiatique ou télévisuelle.
La question de départ fut à peu près la suivante : par quel "mécanisme mental" le téléspectateur (assidu) passe-t-il d'une attitude d'identification intense à une attitude de distance critique vis-à-vis des héros ? Ou encore, comment décrire en termes scientifiques le phénomène de participation si intense des jeunes enfants au spectacle de Guignol ?
Mais l'observation attentive du déroulement de l'appropriation des "nouvelles technologies de communication" ne suffisait pas. Il fallait découvrir et commencer à quantifier les variables de l'identification ou de la distanciation, juqu'alors essentiellement conçue comme une "prise de recul" ou de "hauteur", comme une critique du phénomène communicatoire, mais sans jamais déboucher sur une explicitation scientifique du phénomène. Pour y parvenir, il fallut opérer un saut conceptuel, et s'engager simultanément dans une approche dialectique et une modélisation dynamique. La base épistémologique de ces travaux s'est trouvée fondée par Abraham Moles dans Les Sciences de l'imprécis.
 

Le concept de base

Le seul "dépassement" possible des deux entités que sont la distanciation et l'identification (étendue à la projection, voire au transfert, tant psychologique que plus tard, psychanalytique) ne pouvait venir que d'une conception dialectique : ce fut la modélisation du "dipôle tournant". A un pôle la distanciation, à l'autre pôle, la triade identification/projection/transfert, et l'hypothèse de base : l'être humain ne cesse d'osciller d'un pôle à l'autre, en fonction de son "profil", de son histoire personnelle, du contexte, etc. La représentation dipôlaire apporte du dynamisme, de la diversité, et surtout une liberté épistémolo gique plus que jamais nécessaire pour sortir des théories de l'aliénation média tique (Adorno, Marcuse, Debord, Popper) ou de leur contraire moins usité, c'est-à-dire des théories "libératrices" qui affirment que les médias nous libèrent.
La fécondité de cette approche, relativement originale dans le champ des sciences humaines et sociales, fut immédiate. C'est ainsi que des typologies de la distanciation, de l'identification, de la projection et du transfert furent dégagées et progressivement systématisées en distinguant par exemple des identifications de contact, dites "médiées" (au "père", au "maître", à l'acteur, etc.), médiatisées (par un média électronique et/ou interactif) et abstraites (à une idée, par exemple celles de liberté ou de justice ). Des mesures de profils d'identification ou de distanciation retrouvèrent d'autres travaux sur les profils d'apprentissage ; des travaux purement pédagogiques anté rieurs, notamment avec le concept de survision  se trouvèrent expliqués et élargis ; et surtout une compréhension plus large des phénomènes distanciateurs émergea avec la différenciation entre une distanciation de premier niveau, commune à tous les être humains, appelée "distanciation critique" et une autre, plus difficile à mettre en uvre, plus complexe, appelée "distanciation dialectique" qui lorsqu'elle sera mieux connue et comprise permettra de définir de véritables programmes d'entraînement à la distanciation et par là d'échapper à l'aliénation médiatique.
Ces deux catégories ont ensuite été réunies en une "distanciation médiatique" prenant en compte la spécificité des médias analysés au travers de leurs deux fonctions les plus décisives, la fonction de communication (la plus évidente) et celle de création, réunies à leur tour elles aussi dans un dipôle dynamique en interaction avec le dipôle distanciation/identification.
La théorie distanciatrice tente ainsi une praxis que son auteur estime indispensable à toute recherche scientifique. Et comme elle est "née" dans un contexte éducatif, il est particulièrement intéressant qu'elle y retourne pour se confronter à la critique et peut-être progresser encore  .
 

La théorie distanciatrice et ses aspects politiques et sociaux

La principale retombée sociale de la théorie distanciatrice tient peut-être dans la liberté qu'elle (re)donne aux acteurs sociaux. Elle permet de dépasser l'alternative classique : démocratie de l'information/aliénation par les médias. La société démocratique s'étend par les médias mais en même temps ceux ci développent ou amplifient le conformisme intellectuel (c'est le thème de l'aliénation médiatique cher à Karl Popper ou Guy Debord). Comment rendre compte de ce double mouvement à l'aide d'une seule théorie ?
La modélisation dynamique distanciation/identification montre que le poison de l'aliénation possède en lui-même son propre antidote. En passant continûment d'attitudes distancia trices à des attitudes identificatoires (ou projectives), nous possédons tous, à des degrés divers, la capacité d'apprendre de nous distancier. Le "déterminisme" théorique global débouche sur une variabilité locale, une indétermination indivi duelle quasi ment illimitée, comme dans certains modèles biologiques.
D'où le fait que ces travaux théoriques conduisent à des applications pratiques notamment en matière de formation ou de pédagogie.
 

Quelques résultats concrets

Comme il est impossible dans le cadre de cet article de donner un descriptif complet de la théorie distanciatrice, deux exemples vont être cités pour que le lecteur s'en fasse une meilleure idée, par exemple dans le domaine de la formation.
La survision se présente comme une technique de visualisation permettant de "survoir" des structures implicites. Il s'agit d'une première utilisation de la distanciation à des fins éducatives. Pratiquement, l'entraînement à la survision consiste à repérer des "cas généraux" derrière des cas particuliers : c'est ainsi que l'apprenant en mathématique sera conduit à "survoir" une identité remarquable derrière une factorisation concrète. En grammaire, on repérera facilement les structures syntaxiques et leur rôle transformationnel ; en sciences naturelles, les réseaux apparaîtront sous l'observation concrête. Les fonctions hypertex tuelles ou hypermédiatiques mises en uvre dans les logiciels informatiques de dernière génération vont d'ailleurs dans cette direction. On s'approprie le sens d'en texte en prenant de la distance avec lui et en s'en distanciant, on s'y identifie. En d'autres termes, l'acquisition de connaissances par activation de réseaux sémantiques met en uvre des alternances continuelles entre distanciation et identification.
Les profils de distanciation ou d'identification/projection/ transfert constituent une autre retombée de taille de la théorie distanciatrice. Leur mesure peut être assez facilement effectuée, et à partir de données rigoureusement individuelles, il devient possible de prévoir des stratégies d'entraînement. Les "identifiés béats" (une des catégories repérées dans les populations témoins) peuvent trouver des exercices distanciateurs adaptés, destinés à limiter leur état de "dépendance"  .
 

La formation à distance et la théorie distanciatrice

S'agissant d'un exposé introductif, on comprendra que cet article se contente d'esquisser des objectifs sans donner dans le détail le moyen d'y parvenir.
Si l'on admet l'approche théorique des profils cognitifs et partant, des profils d'identification, de distanciation, de schématisation, etc., l'action de mise à distance de la formation est consubstantiellement intrinsèque à celle ci, dans une sorte de processus autoréférent. Elle opère localement par l'activation de nos capacités individuelles (à condition de les développer) et globalement par le recours à un autre résultat de la théorie distanciatrice selon lequel en se distanciant on se socialise et en se socialisant on se distancie.
Pour conclure, il semble que la théorie distanciatrice puisse unifier différentes sortes de distances, aussi bien psychologiques par rapport à l'objet à appréhender, didactiques ou matérielle par l'éloignement spatial ou temporel de l'apprenant. Sa dynamique lui permet d'intégrer des oppositions surprenantes comme le fait qu'un "bon apprentissage" à distance, par exemple par des techniques de télé-enseignement ou d'enseignement assisté passe nécessairement par une forte identification ou projection de l'apprenant à l'objet cognitif ou à son médiateur.
De même, qu'à l'inverse la relation du "maître" à l'"élève", qui passe traditionnellement par une forte identification, projection ou transfert doit s'accompagner, pour être libératrice et féconde, d'une non moins forte distanciation de l'élève vis-à-vis du maître.
En permettant à chacun de découvrir son profil et en aidant à mettre au point des procédures d'entraînement, la théorie distanciatrice tente, modestement, de contribuer à l'épanouissement des individus de la société de communication.


Jean-Luc Michel
Décembre 1995

 

Retour Haut de page

Commentaire

Le texte ci-contre a été présenté lors d'une conférence donnée au CREFI (Paris-Sorbonne) à l'invitation du Professeur Michel Bernard en décembre 1995 (les notes et la bibliographie ont été supprimées). Il présente la théorie distanciatrice qui a été publiée sous le titre :

La Distanciation - Essai sur la société médiatique

Edition L'Harmattan - Diffusion : 7 rue de l'Ecole Polytechnique - 75005 Paris

Tél. 01 43 54 79 10 - Télécopie : 01 43 29 86 20 (fabrication) -

Télécopie : 01 43 25 82 03 (commercial)

392 pages - première édition en 1991